Forum Maghrébin sur le Tabagisme : Médecins et experts alertent sur une hausse inquiétante chez les jeunes

À Tunis, médecins, cardiologues, pneumologues et épidémiologistes venus de Tunisie, d’Algérie et de Libye ont dressé un constat alarmant : alors que plusieurs régions du monde enregistrent un recul historique du tabagisme, le Maghreb semble s’enfoncer dans une crise sanitaire silencieuse. Jeunes de plus en plus précoces, dépendance banalisée, maladies cardiovasculaires en hausse, politiques de prévention dépassées… Face à ce fléau, les experts réunis lors d’un forum régional organisé par Med.tn appellent à une réponse maghrébine commune.
Il y a parfois des chiffres qui résonnent comme des avertissements. D’autres qui ressemblent à des signaux d’alarme.
En Tunisie, plus de la moitié des victimes d’infarctus sont aujourd’hui des fumeurs. Un bond vertigineux si l’on compare aux années 1990, où cette proportion ne dépassait pas les 20 %. Plus inquiétant encore : un homme adulte sur deux fume désormais dans l’espace maghrébin, pendant qu’une nouvelle génération découvre la cigarette de plus en plus tôt.
Réunis à Tunis lors d’une rencontre régionale consacrée au tabagisme dans le Maghreb, des experts tunisiens, algériens et libyens ont tenté de répondre à une question devenue urgente : comment enrayer un phénomène qui progresse précisément là où les systèmes de santé demeurent les plus fragiles ?
À l’origine de cette rencontre régionale, Emna Jellouli, cofondatrice de la plateforme médicale Med.tn, explique que cette édition maghrébine répond à une évolution naturelle du réseau médical développé par la plateforme. « Aujourd’hui, nous accompagnons près de 3 millions de patients maghrébins. Il nous a semblé évident de créer un espace commun de réflexion réunissant des experts de Tunisie, d’Algérie et de Libye autour d’un défi de santé publique qui nous concerne tous », explique-t-elle.
Selon elle, l’objectif dépasse le simple cadre scientifique : il s’agit aussi de rapprocher davantage médecins et patients, tout en favorisant la circulation de l’information médicale dans un contexte où les interrogations autour du tabac traditionnel, de la cigarette électronique ou encore des dispositifs alternatifs se multiplient. « Nous voulons créer un pont entre l’expertise médicale et les préoccupations réelles des patients », ajoute Emna Jellouli, convaincue que la coopération régionale peut permettre d’améliorer les stratégies de prévention et d’aide au sevrage tabagique.
Une crise sanitaire qui avance à contre-courant du monde
Le contraste avec d’autres régions du globe est frappant.
« En Australie, dans les pays nordiques, en Nouvelle-Zélande ou dans certaines régions d’Asie, les politiques publiques ont permis une baisse importante du tabagisme. Chez nous, les indicateurs continuent malheureusement à progresser », alerte le Dr Dhaker Lahidheb, cardiologue interventionnel et ancien professeur hospitalo-universitaire.
Pour le spécialiste tunisien, le constat est sans appel : le Maghreb est en train de vivre une transition sanitaire inverse à celle observée dans les pays ayant massivement investi dans la prévention.
Et les conséquences sont déjà visibles dans les hôpitaux.
« Une mort sur cinq en Tunisie est liée au tabac », rappelle-t-il, évoquant aussi bien les infarctus précoces que les cancers bronchopulmonaires, les accidents vasculaires, les maladies respiratoires chroniques ou encore les insuffisances artérielles.
Le coût humain est immense. Le coût économique aussi.
« Chaque dollar investi dans la prévention permet d’éviter des dizaines de dollars de dépenses médicales lourdes », insiste le médecin, confronté quotidiennement à de jeunes patients de 30 ou 40 ans nécessitant déjà des interventions cardiovasculaires majeures.
Une jeunesse maghrébine de plus en plus exposée
Mais c’est probablement la jeunesse qui concentre aujourd’hui les plus grandes inquiétudes.
Selon les spécialistes présents, les adolescents âgés de 13 à 15 ans constituent désormais la cible privilégiée des stratégies commerciales liées à la nicotine.
« Le cerveau adolescent est extrêmement vulnérable. Lorsqu’une dépendance à la nicotine s’installe à cet âge, elle devient souvent beaucoup plus difficile à combattre à l’âge adulte », explique Dr Lahidheb.
Le phénomène ne relève plus d’exceptions isolées.
Venue d’Algérie, la Professeure Souad Bouaoud, spécialiste en épidémiologie, a présenté des données particulièrement préoccupantes : près d’un quart des jeunes scolarisés entre 11 et 19 ans seraient consommateurs de tabac dans certaines études algériennes.
Plus troublant encore, l’âge de la première cigarette descend parfois sous la barre des dix ans.
« Nous sommes face à un véritable problème de santé publique », avertit l’épidémiologiste, rappelant que le tabac est impliqué dans plus d’une trentaine de pathologies majeures.
Selon elle, le défi ne se limite plus à informer les jeunes des dangers de la cigarette -qu’ils connaissent déjà largement – mais à comprendre pourquoi ils continuent malgré tout à fumer.
Quand la prévention ne parle plus aux adolescents
Les médecins réunis à Tunis semblent partager un même constat : les campagnes de prévention traditionnelles ont perdu de leur efficacité.
Affiches institutionnelles, brochures médicales ou spots télévisés peinent à atteindre une génération dont les habitudes médiatiques ont radicalement changé.
« Les jeunes ne regardent plus la télévision et ne lisent plus les supports classiques. Ils vivent sur TikTok, Instagram ou YouTube », observe Dr Lahidheb.
Pour lui, la lutte contre le tabac doit désormais emprunter les codes culturels de la jeunesse.
Sportifs, artistes, influenceurs numériques ou créateurs de contenu pourraient devenir des relais essentiels d’une nouvelle stratégie de sensibilisation.
L’objectif est aussi symbolique : changer l’image sociale du fumeur.
« Dans certaines cultures, fumer reste parfois associé à une forme de maturité ou de virilité. Il faut complètement renverser cette perception », estime le cardiologue.
La combustion, véritable ennemi ?
Parmi les débats les plus sensibles du forum figurait la question des alternatives au tabac classique : cigarette électronique, tabac chauffé ou dispositifs dits « à risque réduit ».
Le Dr Hachem Belkhir, spécialiste libyen des maladies respiratoires, a proposé un changement de perspective.
« Notre principal ennemi n’est pas uniquement la nicotine ; c’est surtout la combustion », explique-t-il.
Selon lui, ce sont principalement les plus de 7 000 substances toxiques générées par la combustion du tabac – notamment le monoxyde de carbone et divers composés cancérigènes – qui provoquent cancers pulmonaires, emphysème, bronchopneumopathie chronique obstructive (BPCO) et maladies cardiovasculaires sévères.
Pour autant, le pneumologue se montre prudent.
Ces alternatives, insiste-t-il, ne peuvent être envisagées que dans le cadre d’un parcours progressif de sevrage destiné à des adultes déjà dépendants, jamais comme une porte d’entrée vers la nicotine.
Un point sur lequel les médecins présents se sont montrés unanimes.
Cigarette électronique : prudence scientifique
Le Dr Habib Jaafoura, spécialiste ORL tunisien, appelle lui aussi à la prudence scientifique.
« Même si certaines données suggèrent un risque potentiellement réduit, il faudra encore vingt à trente ans d’observation pour mesurer les effets réels sur la santé », souligne-t-il.
Autrement dit : moins nocif ne signifie pas sans danger.
Pour les experts, la priorité absolue reste le sevrage complet.
Mais ils reconnaissent également la difficulté du terrain : une majorité de fumeurs souhaitent arrêter sans toujours savoir comment s’y prendre.
Le Maghreb peut-il construire une réponse commune ?
Au fil des échanges, une idée s’est imposée : les pays du Maghreb ne pourront probablement pas lutter efficacement de manière isolée.
Trafic transfrontalier, différences de prix du tabac, habitudes culturelles similaires, consommation croissante chez les jeunes… les défis dépassent les frontières nationales.
Le Dr Hassan Al Mosrati, pneumologue libyen, estime qu’il est temps d’activer une coopération régionale structurée.
Selon lui, la lutte contre le tabagisme ne doit plus relever uniquement des médecins, mais mobiliser éducation, douanes, sécurité intérieure, politiques fiscales et institutions publiques.
La Professeure Meriem Abdoun, épidémiologiste algérienne, insiste quant à elle sur la nécessité de construire une stratégie adaptée aux réalités du Maghreb.
« Nous ne pouvons pas simplement copier les modèles européens. Nos réalités sociales, économiques et démographiques sont différentes », rappelle-t-elle.
Au-delà des chiffres, une bataille culturelle
Derrière les statistiques se cache une réalité plus silencieuse : celle d’adolescents qui expérimentent la cigarette avant même le lycée, de familles où la chicha reste banalisée, ou encore d’enfants exposés quotidiennement au tabagisme passif.
Pour les spécialistes réunis à Tunis, le combat ne se gagnera pas uniquement dans les cabinets médicaux ou les services hospitaliers.
Il se jouera aussi dans les écoles, sur les réseaux sociaux, dans les politiques publiques – et peut-être surtout dans les imaginaires collectifs.
Car au fond, le véritable défi du Maghreb n’est pas seulement d’aider les fumeurs à arrêter.
Il est de réussir à faire en sorte que, demain, commencer à fumer cesse enfin d’apparaître comme une normalité.